Revue de défense nationale (novembre 2011). Pour y accéder cliquer ici.
Questions de fond
Pourquoi aller en Lybie, pourquoi n’a-t-on rien fait en Tunisie, pourquoi avoir été en Afghanistan ? La question est démocratique, la réponse doit l’être aussi.
Les démocraties sont généralement lentes à se mouvoir, surtout face au danger, même si à la fin elles peuvent se montrer redoutables pour leurs ennemis. Les hésitations liées aux débats, l’impact de l’opinion sur les décisions, les retournements brutaux de cette dernière au premier danger, les interférences opportunistes d’irresponsables ambitieux, sont autant de facteurs qui compliquent la mise en œuvre d’une politique, en particulier dans les crises ou les conflits. La censure est le compagnon de route permanent du décideur, l’obligeant à associer gestion de l’opinion et vision géopolitique de long terme, notions aussi compatibles que le sont la carpe et le lapin.
A peine les effets d’une crise se font-ils sentir que l’opinion s’indigne, criant au scandale plus qu’à l’erreur humaine ou à la conjonction de facteurs complexes. Oubliant au passage sa part de responsabilité, elle ironise sur l’incompétence des dirigeants en reconstituant, raisonnement rationnel à l’appui, le cheminement qui aurait permis d’éviter les embûches.
Les amateurs d’uchronie se font donneurs de leçons et expliquent comment les guerres, les crises économiques, voire les épidémies, auraient pu être évitées si…. Le génie de cette démarche repose sur l’hypothèse qu’en modifiant le fait initial, on modifie les conséquences. Pas de crise économique sans les subprimes, pas de délocalisations sans la mondialisation, pas de terrorisme sans l’arrogance de l’Occident. Le tout mâtiné d’un goût prononcé pour les boucs émissaires dont le profil réveille souvent des souvenirs nauséabonds. A ce rythme, on entre dans le monde de Minority report[1] dans lequel on arrête le futur coupable avant qu’il ne commette le crime.
Univers de perpétuelle certitude, monde sans erreur. Utopie de la révolution immobile, qui enfle le verbe et refuse l’action, ou simple mauvaise foi ? Ce penchant ne serait qu’une péripétie du débat démocratique s’il ne sapait en permanence l’action collective.
L’implication des armées françaises en Afghanistan
Prenons l’exemple de l’implication des armées françaises en Afghanistan. Après dix ans de combat, des dizaines de morts et de blessés, le chef de l’État a annoncé le retrait en 2014. Aussitôt, le mot fuse : c’est une défaite ! L’impact sur nos combattants placés au cœur du réel sera limité. Jour après jour, ils ont constaté, en remplissant leur mission, ce que les Britanniques et les Russes avaient appris avant nous : le prix de la présence en Afghanistan est trop élevé pour y rester indéfiniment. Il est donc logique de partir un jour. Forts de leur cohésion, de leur aguerrissement, ils savent que leur combat a un sens, mais que la tactique, même bien menée, ne saurait tenir lieu de politique à long terme. Le soldat sert son pays en accomplissant les missions que lui confie le pouvoir politique. Il est plus attentif aux balles des Taliban qu’aux manchettes des journaux. Servir est son métier, son honneur.
En revanche, sa famille risque de l’entendre d’une autre oreille et, avec elle, le pays tout entier ! Elle a un être cher engagé sur un théâtre de guerre et perçoit autour d’elle les sarcasmes résultant de l’idée lumineuse selon laquelle on n’aurait pas eu à partir d’Afghanistan si l’on n’y était pas allé. Encore des morts pour rien…remarque vite tempérée par la suivante…mais ce sont des professionnels, ils l’ont bien voulu, alors, inutile de s’étendre. Il n’y a pas lieu à débat. Seule compte le plaisir masochiste de voir une défaite là où s’achève simplement une phase du grand jeu géopolitique planétaire. Pourquoi ne pas poursuivre cette logique avec l’échec de l’éducation faute d’avoir 100% de bacheliers ou celui de la police qui ne met pas tous les voyous sous les verrous. La liste peut s’allonger à l’infini en incluant les 4000 morts annuels sur les routes, le chômage, les incendies de forêt, les maladies orphelines… Vision naïve qui feint de croire qu’un cap parfait peut être suivi quand tout le monde tire à hue et à dia.
Les militaires face aux défis de l’action et de la responsabilité collectives
Au moment où la question de la cohésion nationale reste sans véritable réponse, on peut s’interroger sur le regard porté sur les militaires, ces serviteurs de l’État qui font, sous nos yeux, avec modestie, la démonstration de leur dureté à la peine et leur acceptation du sacrifice. Considérer comme du gaspillage une décennie de conflit ayant impliqué des dizaines de milliers de soldats, toutes origines et confessions confondues, dans un combat décidé légalement, mené de manière exemplaire, ne risque pas de relever l’intérêt pour la chose publique. Pas plus que de considérer les morts et blessés au combat comme des accidentés du travail.
La survie d’une collectivité humaine dépend de sa capacité à faire vivre et à défendre ses valeurs. Il s’y attache une dimension symbolique, héroïque, qui unit les Hommes par delà leur diversité. C’est la fresque républicaine de La Fayette à Gambetta, Clémenceau ou de Gaulle. Ce sont les combattants de Valmy, ceux de Verdun et des Glières. Mais c’est aussi la masse des soldats de la guerre froide qui, comble du paradoxe, ont vaincu sans combattre. C’est la masse anonyme des générations qui se sont succédées pour porter les armes par simple sentiment de nécessité à un moment où l’on confondait défenseurs du monde libre et fauteurs de guerre. Leur constance a été une assurance pour le pays. Sachons reconnaître cette vertu. C’est un peu tardif et d’autant plus difficile qu'on ne peut pas les nommer, qu'il n’y a pas de héros. Personne ne va féliciter le chef de gare lorsque le train arrive à l’heure. Dans la société médiatique, l’humilité mène tout droit à l’oubli.
Regarder notre retrait d’Afghanistan comme la fin d’une grande manœuvre inutile et couteuse et le retour des combattants, « techniciens de la guerre », comme une source d’économie brise le rêve Républicain en privant chaque citoyen du sentiment qu’il existe des choses qui nous dépassent et qu’il convient d’accomplir. Cela les prive également de la fierté d’avoir vu des jeunes dévoués au service sortir des rangs de la Nation et de les prendre comme exemple.
Mais on sait aussi la part de jeu politique dissimulée derrière cet engouement à annoncer la défaite. Les militaires ne représentent que peu de chose dans les échéances électorales. Les armées coûtent cher, les Américains sont leaders, les occidentaux essaient d’imposer un modèle au reste du monde. Une autoroute s’ouvre aux démagogues. Les apôtres de la bienpensance y trouvent matière à s’autoflageller. Peu importe si l’argumentaire humilie les serviteurs de l’État et leurs familles. Peu importe si cela sape un peu plus la cohésion nationale. Peu importe si ce vieux démon de la haine de soi gagne encore un peu de terrain.
Alors à quoi bon l’évoquer ? Rien ne changera dans ce pays de tradition Gauloise où l’amour de la division est plus qu’un trait culturel.
Disons que cela servira d’occasion pour rappeler aux gens de bonne foi quelques fondamentaux sur la façon dont va le monde.
Le monde réel
D’abord, les décisions, celles des dirigeants. En général, on leur reproche l’indécision autant qu’on proteste contre ce que leurs décisions bousculent. Les dirigeants savent qu’ils devront affronter l’ingratitude de beaucoup, la mauvaise foi de leurs opposants et qu’ils ne recueilleront pas le fruit de leur action de leur vivant. Il fallait l’énergie indomptable d’un Churchill pour promettre du sang, de la sueur et des larmes alors qu’un lord Halifax tenait son prestige de son désir d’affronter les divisions de panzer par la négociation ! Plus récemment, on a moqué le retard des politiques à s’enflammer pour la révolution de Jasmin pour souligner, peu après, la victoire impossible en Lybie… quelques semaines avant la chute de Kadhafi. Il y a du plaisir à se sentir coupable.
Ensuite, les circonstances. Il a fallu le 11 septembre pour justifier l’éradication des camps d’entraînement d’Al Quaida en Afghanistan. Le faire plus tôt aurait choqué. A peine prise cette décision, appelée par l’opinion publique, surgissaient les premiers commentaires acerbes sur le soutien apporté aux moudjahidin Afghans par la CIA et les services français pendant la guerre contre les Soviétiques. Un ennemi fabriqué de nos propres mains ! Les ricaneurs triomphaient. Manque de cohérence, absence de vision ? Anachronisme des détracteurs plutôt. Relisons la presse de l’époque. Certains journalistes ne tarissaient pas d’éloges sur ces magnifiques combattants de la liberté, s’enflammant avec candeur et aveuglement là où il n’y avait qu’une alliance d’opportunité. Alors, que s’est-il passé entre les deux ? Le contexte a changé, les intérêts ont divergé. Il fallait lutter contre l’invasion soviétique et ses appétits impérialistes, la page s’est tournée, chacun a poursuivi sur sa trajectoire. De même pour nos relations avec Kadhafi. La diplomatie de l’apaisement, l’espoir d’importants débouchés commerciaux ont conduit à avaler des couleuvres. La morale n’est pas le meilleur repère en relations internationales, sinon il faudrait renoncer à tout contact avec nombre de dirigeants de la planète. Les employés de Dassault, Total ou Bouygues y trouveraient-ils leur compte ? Les circonstances donc !
Cela nous amène à évoquer la dialectique des acteurs, le jeu des volontés. L’uchronie, ce bel exercice de laboratoire, isole du reste du monde la page d’histoire que l’on réécrit. Si la France n’était pas allée en Afghanistan, elle aurait économisé des vies humaines et de l’argent. Constat fulgurant ! Qu’auraient pensé les français d’un refus de s’engager après avoir été gavés des images de l’horreur du 11 septembre ? Qu’en auraient pensé nos alliés ? Qu’en auraient déduit les terroristes qui cherchaient de nouvelles cibles ? Que serait devenue notre position sur la scène internationale ? Dans le réel, chaque acteur possède sa dose d’autonomie, plus ou moins importante selon sa puissance. États, dirigeants, formations politiques, entreprises transnationales, ONG, instances internationales…Les soutiens et les oppositions se nouent et se dénouent au gré des évènements, des intérêts en jeu, de l’histoire et de mille autres facteurs qui ne sauraient être mis en équation. Mais à chaque instant un enjeu en bouscule un autre et appelle une synthèse qui ne saurait être, dans le meilleur des cas, qu’un pis aller.
Dans un monde en effervescence seul le mouvement et l’adaptation permanente permettent d’éviter le pire. La tradition nationale, qui fait du Français un perpétuel donneur de leçon, impose, par souci de crédibilité, de mettre de temps en temps sa peau au bout de ses idées. C’est le prix à payer, faute de quoi nous deviendrions rapidement de pédants impuissants.
Le complexe et le hasard, compagnons de route du militaire
Nous évoluons dans le complexe. Écosystème en perpétuel devenir où les déséquilibres se répercutent à l’infini. Multitude d’acteurs aux projets concurrents avec lesquels il faut composer. Registres d’actions aux potentialités infinies dont l’impact est aussi prévisible que la trajectoire d’un ballon ovale.
Pour couronner le tout intervient le hasard. Tour à tour, il prend le visage de la chance ou de la malchance. C’est le Cygne Noir de Taleb[2], une aberration, à l’impact très fort, pour laquelle « notre nature humaine nous pousse à élaborer, après coup, des explications concernant sa survenue ». Nombre de grands évènements ayant marqué l’humanité sont à ses yeux des Cygnes Noirs : guerre de 14, montée de l’Hitlérisme, chute de l’Empire Soviétique, irruption du fondamentalisme islamique. Autant de phénomènes expliqués scientifiquement a posteriori, mais que personne n’a su ou ne pouvait rationnellement prévoir. Le constat du poids du hasard est le dernier appel à l’humilité qui s’impose aux décideurs et devrait tempérer le jugement des censeurs.
Mais Carl Schmitt n’a-t-il pas défini la politique comme la distinction ami-ennemi ? Dans ces conditions, la bonne foi importe peu, seuls comptent les coups que l’on porte à ses adversaires. L’inconvénient tient au fait que les coups portés se concentrent systématiquement sur l’équipe qui joue le match. Il importe de vider au grand jour les querelles de vestiaire plutôt que de serrer les rangs face à l’adversaire. Comme si, juste sélectionnés, nos joueurs-dirigeants étaient hués par leurs propres supporters aux premières minutes de la rencontre. Les sifflets plutôt que la Marseillaise tandis que la foule anglaise entonne Swing Low pour galvaniser les siens.
L’autorité à peine désignée par le suffrage est remise en cause par un phénomène que certains veulent plus démocratique que la démocratie. Une vigilance citoyenne assumée à tout instant sur le net, dans les média, qui compte avec délectations les fautes de main et reste aveugle aux belles actions.
Simplisme d’adolescents attardés, masochisme national ? Les mots ne sauraient qualifier cette attitude qui conduit à souhaiter faire glisser notre pays dans le camp de l’éternelle défaite.
Elle révèle un malaise, une perte de référence, un effondrement des priorités. Au moment ou les affaires se succèdent et s’amplifient, il est plus aisé de tout mettre dans le même sac et d’ignorer ceux des serviteurs de l’État qui justement, par leur éthique et leur engagement, incarnent de la manière la plus magistrale la notion de dévotion à l’intérêt collectif.
Tout compte, dans le mouvement brownien dans lequel chaque nation s’efforce de préserver ses intérêts, c’est à dire, au final, ceux de ses citoyens. Mais au cœur de ce vaste mouvement, il est une qualité essentielle qu’il importe d’affirmer sans cesse, au besoin, les armes à la main : le désir de défendre ses valeurs jusqu’au bout. Mille façons existent de le faire, mais il en est une qui ne peut faire défaut, celle qui montre que l’on est prêts à en payer le prix. Peu importe l’endroit ou les circonstances, là où nos libertés sont menacées, l’adversaire doit savoir qu’il ne bénéficiera d’aucune impunité. Mais pour cela, des hommes et des femmes devront le payer de leur sueur, de leur sang et de leurs larmes.
Ils devraient à ce titre bénéficier de la reconnaissance et de l’affection de leurs concitoyens quels que soient les méandres et les péripéties que leur combat a connu.
Le décalage est frappant entre la doxa ambiante ressassant les notions de solidarité, de liberté, de droits de l’homme et l’égoïsme frileux qui ne promeut que le courage numérique et les héros de star académie.
La vingtaine d’années que nous venons de vivre depuis la chute du rideau de fer nous a apporté la preuve que la fin de l’histoire ne serait jamais qu’un concept réservé à ceux qui, de Hegel à Fukuyama, n’ont jamais su voir que les Cygnes Noirs sont plus nombreux qu’il y paraît.
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Que proposer, dès lors, à nos concitoyens ? Des choses simples et de bon sens, susceptible de contribuer à redonner corps à la Nation face aux défis du moment. D’abord intégrer l’idée selon laquelle exister c’est se mouvoir dans l’incertain en acceptant les risques liés. Le refus du risque c’est la stérilité et l’assujettissement assurés. Ensuite porter le débat sur le fond plutôt que sur des chamailleries sectaires. Enfin assurer notre entier soutien à ceux qui portent la charge de défendre, sur le terrain, nos valeurs et nos intérêts. Mais lorsqu’on parle de soutien, il ne s’agit pas d’un soutien technique et résigné. Nous parlons ici d’un soutien affectif, viscéral, engagé, fraternel. Un soutien d’autant plus fort que l’épreuve est rude. Un soutien de gros temps qui montre que l’épreuve ne saurait nous diviser. Un soutien empathique qui fait de leur mission notre mission.
Les britanniques ne sont pas les derniers dans la controverse démocratique, mais ils accueillent leurs soldats de retour du combat comme leurs propres enfants, ils soutiennent leur police contre les émeutiers et partagent la peine de leurs rugbymen les jours de défaite.
I have a dream disait Martin Luther King. Ayons, nous aussi un rêve : celui de faire vivre la démocratie non pour nous diviser à l’infini mais pour partager intelligemment un destin, celui de débattre sans nous haïr, celui d’être forts dans l’adversité, solidaires de nos concitoyens et de nos alliés, dissuasifs pour les ennemis de la liberté et sereins dans notre vie sociale.
La barre placée à ce niveau, les dirigeants devront être à la hauteur. Mais balayons devant notre porte avant de nous faire inquisiteurs de leur action.



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